L'ESSENCE DE LA VISION DES SUTRAS ET DES TANTRAS Les innombrables sages réalisés ont mis en pratique les instructions véridiques des bouddhas parfaits et ont ainsi obtenu la libération; les grands pandits érudits authentiques les ont enseignées et les traducteurs authentiques traduites. Ce sont ces instructions ainsi transmises par l'intermédiaire de la lignée d'un lama authentique à un autre, que l'on qualifie elles-même d'authentiques. C'est en ce sens qu'on qualifie également d'authentique notre vision de la vacuité que l'on nomme indifférenciation du Samsara et du Nirvana. On montrera plus loin grâce à des citations que cette vision est bien en accord avec les paroles authentiques des bouddhas. C'est grâce à la pratique de cette vision que des sages comme Birwapa, joyau entre tous, comme ses deux disciples Napopa de l'est et Drombi Hérouka dont la réalisation fut équivalente à la sienne propre, ainsi que Damarupa et d'autres sages très nombreux de l'Inde et du Tibet, ont obtenu la libération. L'histoire de leur réalisation est rapportée de façon très détaillée dans le volume dit "Khog Phub", complément à la collection du Lamdré ou "Voie incluant son fruit". Cette vision fut ensuite explicitée par l'authentique pandit érudit Gayadhara et traduite par l'authentique traducteur Ndromi. Elle se transmit ensuite aux cinq lamas authentiques, les cinq lamas fondateurs de la tradition Sakya et aux autres détenteurs de la lignée sans que jamais ne s'interrompe la lignée ou le cours de la réalisation intérieure. Ceci signifie que chacun des détenteurs successifs de la lignée put ainsi vérifier par lui-même et obtenir les vagues de dons de la réalisation de la vérité intérieure de la vision profonde. Il s'agit donc là d'une tradition digne de foi qu'il n'y a aucune raison de mettre en doute. Afin de mettre en pratique cette vision authentique de l'indifférenciation du Samsara et du Nirvana, il convient comme dans toute méditation de rassembler les trois étapes du préliminaire, de la méditation principale et de la conclusion. La partie préliminaire est comme toujours constituée par la prise de refuge que l'on a déjà expliquée dans d'autres articles, et la conclusion est la dédicace du mérite pour le bien de tous. Quant à la partie principale, il est dit dans les Sutras du mDo sDe rGyan et du Bodhicaryavattara qu'il est nécessaire de générer les deux étapes de la stabilité sereine et de la vue pénétrante. La première est nécessaire afin de pouvoir produire la seconde. Il est expliqué que cette première étape de la stabilité sereine doit se pratiquer dans un lieu libre de toute distraction et de tout obstacle extérieur. Selon les conseils du puissant yogui Birwapa, on pourra s'exercer à la produire en se concentrant sur le dessin d'une fleur bleue d'une taille de quatre doigts sur une feuille de papier. Ce dessin devra être placé en face du point central du front et à une distance ni trop grande ni trop petite. On s'efforcera ensuite de maintenir la posture physique parfaite de la méditation qu'on appelle les "sept dharmas de Vairocana", et on pose sans ciller le regard sur l'objet de la concentration, les yeux ni trop grand ouverts ni fermés. Il convient que l'esprit demeure concentré sans distraction sur l'objet choisi (ici le dessin d'une fleur bleue). Dès que torpeur ou au contraire excitation surviennent, il convient de s'appliquer aux méthodes prescrites en antidote à ces deux ennemis de la méditation. Puis lorsque enfin surviendra une maîtrise quelconque, il faudra s'entraîner à demeurer concentré mais cette fois en se dispensant du support de la fleur. En pratiquant de cette façon, on obtiendra toutes sortes de qualités, telles qu'un esprit clairvoyant, ou le pouvoir de se rendre dans les paradis célestes des bouddhas pour y entendre leurs enseignements. En ce qui concerne maintenant la deuxième étape de la vue pénétrante, les pratiquants du Vajrayana doivent s'appliquer à la mettre en pratique selon la compréhension générale extérieure, avant que ne naisse en eux la connaissance transcendante obtenue lors de la transmission du rite d'initiation des quatre consécrations et lors de la mise en pratique consécutive des deux processus de la voie, à savoir le processus de développement et celui de résorption, que l'on évoquera dans un prochain article. Puis ils méditent en associant cette première vision générale extérieure avec la connaissance transcendante qui naît progressivement et spontanément en eux lors de leur pratique ultérieure. La vision de l'indifférenciation du Samsara et du Nirvana qui se manifeste réellement lorsqu'on atteint l'étape appelée "voie de la vue", peut s'expliquer en en résumant les trois étapes successives, à savoir la réalisation que les perceptions se résument dans l'esprit, que l'esprit lui-même est illusion et que cette illusion est elle-même indicible et inexprimable car dépourvue de toute nature propre intrinsèque. C'est ainsi que le Sutra de Phalpo Chewa énonce: "Ecoutez, vous tous nobles fils des bouddhas: l'univers des trois sphères d'existence (la sphère du désir, celle de la forme et celle du sans-forme, qui à elles trois, rassemblent l'ensemble de tous les univers possibles) n'est autre que l'esprit". Le Sutra de 'Jam dPal rNam Par 'Phrul pa dit: Le fils des dieux Péma nampar rolpa s'adressa ainsi à Djampal (Mandjushri): " Djampal, comment faut-il regarder la perception d'objets extérieurs?" Djampal répondit: " Il faut voir que ces perceptions se produisent sous l'effet de la forte tendance induite par les habitudes mentales. " Le fils des dieux continua: Comment donc de telles tendances se manifestant de façon si solide et si convaincante, pourraient-elles n'être que de simples apparences? Djampal répondit :"Il en est ainsi. Il en est comme de cet habitant de Varanasi qui méditant fermement que son corps était celui d'un tigre, avait fait fuir tous les autres habitants, jusqu'à en vider la ville, tous voyant également en lui un tigre féroce." Shiwalha dit dans son Bodhicaryavatara: "Qui pourrait intentionnellement produire les terribles armes affectant les damnés dans les enfers ? Qui produirait ce sol de métal brûlant ? D'où viennent donc ces langues de feu ? Selon les paroles mêmes du bouddha, ceci est le résultat d'un karma dominé par le mal. " Phag pa Lha ajoute : " Les pulsions négatives (kléshas) de la vérité relative proviennent des actes ; les actes proviennent du mental. " Ainsi tous ces objets, ces durées et ces temps perçus à l'extérieur, ne sont nullement l'œuvre d'un créateur extérieur. Ils n'apparaissent pas non plus spontanément sans causes ni conditions. Mais ils apparaissent en fonction de la force du karma des êtres vivants. Comme ce karma lui-même est fonction du mental, on conclut ici que les perceptions ne sont rien d'autre que l'expression du mental. Cette affirmation peut se vérifier aussi grâce au raisonnement. Le suprême Asanga avance : " Comme un même et unique objet est vu différemment selon qu'il est perçu par des êtres appartenant à des états d'existence différents, tels que celui d'être avide (Préta), d'animal, d'humain ou de dieu, on en conclut donc que cet objet est dépourvu de toute réalité propre. " Ainsi dans ce même objet d'une étendue d'eau, les humains verront une masse humide et limpide, les damnés des enfers chauds verront de la fonte en fusion, les êtres avides du pus et du sang, certains animaux y verront un objet à boire tandis que d'autres y verront un lieu où habiter ; les dieux de la sphère du désir y verront du nectar, ceux de la sphère de la forme verront un samadhi et les dieux du sans forme tels ceux nommés " infinité de l'espace " ou les autres y verront l'objet en rapport avec leurs propres caractéristiques. Et la cause de toutes ces diverses perceptions ne réside que dans le mental du sujet qui perçoit et nulle part ailleurs . De la même manière, les perceptions d'un avant ou d'un après ou celles concernant une durée quelconque, toutes sont relatives à l'esprit qui les perçoit. Elles sont donc dépourvues de toute réalité propre. Le Sutra de Phapa Kontcho Tsépa raconte : " Alors que le bouddha Bhagavan demeurait au Pic des Vautours, un grand nombre de Bodhisattvas s'en vint demeurer à ses pieds. Chacun s'en retourna ensuite vers sa propre demeure après avoir eu le sentiment de demeurer aux côtés du Bhagavan durant seize interminables éons, d'avoir écouté son enseignement et d'y avoir réfléchi durant tout ce temps. En fait pour les hommes du Dzambuling (le continent central), il ne s'était écoulé qu'une seule demi journée. Cette différence de perception est due à la présence de graines mentales différentes s'exprimant par des perceptions différentes à l'extérieur, comme une image se reflétant dans le miroir. " On pourrait alors se demander puisque toutes les perceptions se résument dans le mental, quelle est la différence avec l'école de " l'esprit seul " (école philosophique indienne bouddhiste affirmant la seule réalité propre et ultime comme étant celle de l'esprit). La différence qui existe est ainsi énoncée par le grand maître Sakya Pandita : " L'école de l'esprit seul se définit par la croyance en la réalité de l'esprit en tant que pensée pure. " Au contraire ici, on affirme que l'esprit lui-même est vide de toute nature intrinsèque propre. Le Sutra de Madrospa Zhupa : " Ce qui naît d'une condition quelconque est ce qu'on nomme justement le " non né ". Un tel objet est dépourvu de naissance intrinsèque propre. Ce qui naît en prenant appui sur une condition quelconque est reconnu comme vacuité (c'est à dire vide d'essence propre). Celui qui reconnaît ainsi la vacuité jouit de lucidité et de vigilance. " La deuxième étape dans la méditation de la vision profonde consiste dans la reconnaissance de l'esprit en tant qu'illusion. Le Sutra du Ting nge 'dzin rgyal po : " L'illusionniste fait apparaître des formes telles que des chevaux, des éléphants ou des chars ; bien que celles-ci apparaissent clairement à la perception, elles n'existent pas vraiment. C'est de cette façon également qu'il convient de regarder tous les dharmas (c'est à dire tous les phénomènes). " C'est grâce à une suggestion prenant appui sur des substances adéquates que l'illusionniste parvient à faire croire à la réalité de chevaux, d'éléphants, de femmes ou d'autres objets, alors que rien en réalité n'est là. Mais ces apparitions ne peuvent se produire que si diverses causes et conditions sont rassemblées. La réalité de l'esprit est de même une illusion. La troisième étape de la méditation consiste dans la réalisation que cette illusion est dépourvue de toute nature intrinsèque propre et qu'elle est donc indicible. Le Sutra de 'Phags pa sDud pa affirme ainsi à ce sujet : " Connaître parfaitement tous les dharmas pour être dépourvus de toute nature intrinsèque propre, est ce qui constitue la perfection de sagesse ". Pour un objet, être dépourvu de toute nature propre signifie qu'on ne peut affirmer ni son existence ni son inexistence. Ainsi le Madhyamika énonce : " Affirmer l'existence ou au contraire l'inexistence d'un objet revient à affirmer la permanence du dit objet. "Quelle est donc la nature exacte de la " réalité " ? Aucun dharma n'existe réellement, aucun n'est non plus inexistant, aucun n'affirme les deux propriétés d'existence et d'inexistence, et aucun ne peut non plus se définir par la négation de l'existence et de l'inexistence. Ni la permanence ni le néant ne constitue leur nature propre et celle-ci ne demeure pas non plus entre ces deux extrêmes. Comme la vérité ne peut être appréhendée par l'esprit de la raison humaine ordinaire et que les paroles ne peuvent la décrire, on ne peut que se contenter de dire qu'elle est dépourvue de toute nature intrinsèque propre, qu'elle est indicible. Et ceci n'est qu'une approximation du langage afin de tenter de se faire comprendre des êtres ordinaires dépourvus de réalisation intérieure. La réalisation de la vérité dépend donc de la méditation de chacun et c'est ainsi qu'il faut comprendre la phrase du Tantra d'Hévajra : " Tu en es toi-même le père. " Comme le père engendrant des descendants, la méditation engendre la réalisation de la vérité. La nature véritable de l'esprit comme celle des objets extérieurs est dépourvue de toute manifestation propre et comme telle, appartient donc au Dharmadatu ou espace du dharma. Tous les Sutras et tous les grands traités philosophiques du bouddhisme affirment d'une seule voix qu'au sein du Dharmadatu (c'est à dire dans le domaine propre de la vérité ultime), il n'existe rien de tel que des essences propres distinctes. Si l'on se dit alors que tout n'est qu'un, il n'en est pas non plus ainsi car l'idée d'unité n'est qu'un autre concept et comme tel, il exclut implicitement les autres. Il n'est pas possible de conceptualiser au sujet de la vérité ultime car dans le Dharmadatu, il ne saurait y avoir ni définitions ni limites. Une telle vision est ce qu'on appelle la vision de l'indifférenciation du Samsara et du Nirvana. Elle consiste à voir dans tout objet regardé, l'union du Samsara apparaissant sous la forme claire de cet objet, avec le Nirvana qui est le Dharmadatu libre de manifestation propre au sein duquel demeure la nature propre de tous les dharmas. Le maître Nagarjuna affirme : " Samsara et Nirvana sont des noms distincts donnés par ceux qui n'en voient pas la vérité. Ceux qui la voient ne parlent ni de Samsara ni de Nirvana. " Le Sutra de la Prajnaparamita ajoute concernant la réalisation intérieure: " Le bouddha omniscient est dépourvu de toute nature propre et ce qui est dépourvu de nature propre demeure indicible ". Sakya Pandita énonce: " C'est dans l'espace séparant deux conceptualisations que surgit le cours immuable de la claire lumière. " Il faut donc comprendre qu'après que se soit éteinte la conceptualisation précédente et avant que ne surgisse la suivante, apparaît une connaissance pure libre de l'illusion produite par les pensées, faite de clarté et de vacuité en union indissociable et qu'aucune parole ne peut limiter. Le chant de réalisation du puissant yogui Birwapa clame : " Celui qui demeure comme le petit enfant, libre de toute projection mentale, verra sans aucun doute surgir la sagesse de la simultanéité, s'il s'efforce de demeurer dans la spontanéité de son mental. " Si après avoir reçu la profonde initiation du Vajrayana, on s'exerce au yoga de la création et à celui de la résorption (qui sont les deux phases de la méditation qui seront expliquées dans l'article suivant), on peut alors obtenir en une seule vie et dans cette seule incarnation, l'état de bouddha. Le grand sage Milarépa confiait ainsi : " J'ai partagé ma pratique en trois, un tiers pour la méditation du processus de création, un tiers pour la méditation des canaux, des vents et des nectars et un tiers pour la méditation du Mahamudra. " En pratiquant de cette façon, apparaissent des signes de la réalisation intérieure de l'indifférenciation du Samsara et du Nirvana, mais si l'on se demande quand cette réalisation devient effective dans notre substrat mental, c'est au moment de l'obtention de la première terre. Et le puissant yogui Birwapa conclut : " Ainsi s'accomplit la réalisation intérieure de l'indifférenciation du Samsara et du Nirvana enseignée par le Lama lors de l'initiation causale. "