LE RESPECT DES VOEUX ET DES ENGAGEMENTS Aucune pratique bouddhiste ne peut se dispenser du respect d'un certain nombre de voeux et d'engagements. Ceux-ci constituent des objectifs et des limites visant au contrôle du comportement ou à l'acquisition d'une discipline spirituelle quotidienne et ils accompagnent l'adepte tout au long de son cheminement sur la voie. Ces voeux peuvent être très différents selon le type de véhicule que l'on pratique, bien qu'il y en ait de communs à tous les véhicules. L'essence des voeux que suivent les adeptes du Petit véhicule se définit par le rejet de tout mal causé à autrui, celle des voeux propres au Grand véhicule consiste dans le rassemblement des actes de vertu, c'est à dire l'accomplissement du bien d'autrui. Quant aux voeux propres au Vajrayana, ils se définissent comme l'adoption d'une attitude mentale permettant la naissance de la sagesse et de la compréhension de la vraie nature des choses. On considère dans le Vajrayana que ces trois sortes de voeux sont complémentaires et non contradictoires et que tous sont nécessaires. C'est pourquoi ils sont tous transmis lors de l'initiation qui, on l'a déjà dit, constitue l'entrée dans le Vajrayana. Ainsi les pratiquants de ce véhicule se considèrent-ils comme des pratiquants en possession des trois voeux représentant la quintessence de l'ensemble de la voie bouddhiste dans tous ses véhicules. Quelque soit la voie suivie, les voeux du refuge dans les trois joyaux (bouddha, Dharma, Sangha) en constituent la porte d'entrée. On dit qu'il s'agit d'une fondation qui comme telle, doit être solide, afin de supporter l'édifice de la pratique ultérieure. C'est d'ailleurs comme on l'a expliqué lors d'articles précédents, pour cette raison que les refuges constituent l'une des pratiques préliminaires du Vajrayana. La prise de refuge peut se faire de façon différente mais la formule de base que l'on retrouve partout consiste dans la foi développée à l'égard des trois joyaux, pour qu'ils nous protègent et nous guident vers l'état de bouddha. Il est dit que c'est d'ailleurs la présence ou l'absence de la prière du refuge qui marque la différence principale entre le bouddhisme et les autres religions. La prise de cinq préceptes accompagne souvent l'engagement du refuge mais ces préceptes peuvent se prendre à tout moment ultérieur. Dans le bouddhisme tibétain, on peut s'y engager à tout moment auprès de son lama. Ces cinq préceptes constituent le code éthique à la base du bouddhisme. Leur essence consiste dans le rejet de tout mal causé à un être vivant. Il est nécessaire de les rappeler ici : le premier est l'engagement de renoncer à ôter la vie d'un être vivant, le second est de renoncer à prendre tout bien appartenant à autrui et qui n'a pas été expressément donné, le troisième consiste dans le renoncement aux relations sexuelles inappropriées, c'est à dire principalement avec le mari ou la femme d'autrui, le quatrième dans le renoncement au mensonge fait afin de nuire ou pour s'attirer un avantage au détriment d'autrui et le cinquième consiste dans le renoncement à l'abus d'alcool ou aux intoxicants, cause de la perte du contrôle de soi à la racine de toutes les conduites néfastes. Ces cinq préceptes se retrouvent dans toutes les formes du bouddhisme mais la manière dont il convient de les respecter varie quelque peu. Ainsi, pour le Vajrayana, ces préceptes constituent un cadre permettant de juger du bien ou du mal d'un acte et l'engagement à les respecter est un acte porteur de bienfait spirituel car il permet la naissance et le maintien de la vigilance et de la lucidité par rapport à notre action. Le point sur lequel on insiste est ainsi l'examen critique de notre conduite dans une situation donnée et dans des circonstances exceptionnelles, il pourra parfois être nécessaire d'aller contre ces préceptes si l'on juge que le bien supérieur d'autrui est en jeu, contrairement par exemple à l'interprétation du Petit véhicule qui juge que ces préceptes doivent impérativement être respectés quelle que soit la situation. En ce qui concerne le deuxième type de voeux, il s'agit de ceux qui sont le propre du grand véhicule et qui se définissent par l'accomplissement du bien d'autrui. En effet tous les adeptes du grand véhicule formulent la pensée d'éveil pour le bien d'autrui (Bodhicitta). Il s'agit de s'engager à tout mettre en oeuvre pour amener les êtres vivants à l'état de bouddha, seul état susceptible de leur procurer libération de la souffrance et état de bonheur durable. Ce voeu comprend à la fois l'engagement à la production du souhait de l'éveil pour tous les êtres vivants et l'engagement à travailler par nos actes à la réalisation du bien d'autrui. Il inclut également l'obligation de développer l'amour et la compassion qui sont la base indispensable pour le développement de l'esprit d'éveil. Les voeux propres au Vajrayana s'obtiennent lors de l'initiation et particulièrement lors d'une " grande initiation " ou initiation dans un mandala. Lors de ces rites, les participants répètent la promesse de garder les voeux énumérés, qu'on appelle " samaya " en sanscrit, ce qui traduit en tibétain par le terme " damtshig ", signifie " parole sacrée " ou " lien sacré ". Ces samayas se répartissent en différentes catégories et ils sont différents selon les quatre consécrations permettant la pratique des quatre voies rassemblant l'ensemble des pratiques de la voie tantrique. Ainsi, pour chacune des quatre catégories de consécration, on trouve le samaya de la méditation, le samaya de l'action, le samaya de ce qui doit être consommé, le samaya de ce qui doit être évité, et enfin, le samaya concernant ce dont on ne doit jamais se séparer. Pour prendre l'exemple de la première consécration à savoir celle du vase, le samaya de la méditation est la phase du développement, le samaya de l'action est les trois essences, le samaya de ce qui doit être consommé est les pilules des cinq viandes et des cinq nectars, le samaya de ce qui doit être évité est le voeu d'éviter les fautes racines et secondaires. Quant au dernier samaya, il consiste à ne jamais se séparer des symboles du Dorjé (Vajra) et de la cloche. Parmi tous ces samayas, le principal concerne " ce qui doit être évité ", à savoir les fautes racines et secondaires. Les fautes racines sont au nombre de quatorze tandis que les secondaires sont au nombre de huit. On les appelle racines car si l'on commet l'une de ces quatorze fautes en réunissant toutes les conditions nécessaires à l'accomplissement total de la faute, l'ensemble des samayas se trouve rompu et il est alors nécessaire de reprendre l'initiation dans le mandala pour les réobtenir. Selon les enseignements du Vajrayana, si l'on ne pratique pas dans le respect des samayas, aucun bon fruit de la pratique ne pourra naître. Les conséquences karmiques d'une telle pratique ne peuvent être que négatives. Au contraire et sans s'engager dans d'autres pratiques, le seul respect des samayas permet l'obtention de l'état de bouddha dans un laps de temps maximal de seize renaissances. Il est dit dans le texte appelé "Comment éviter toute erreur concernant les fautes racines" (tib. rTsa lTung 'Phrul sPong) écrit par le grand maître Sakyapa Drapa Djialtsen: "Dans le Vajrayana, si quelqu'un ayant foi mais n'ayant pas été mûri par l'initiation, devait méditer sur le sens profond, son seul résultat serait une renaissance dans les états inférieurs d'existence. Aucun autre bon fruit ne pourrait être obtenu. Ainsi a dit le bouddha. Il faut donc rechercher la transmission de pouvoir auprès d'un bon lama. Quel que soit l'endroit sur toute la terre où il irait pour chercher une instruction profonde, l'initié ne saurait en trouver de plus essentielle que celle concernant les Samayas. Ne pas l'avoir est comme ne pas avoir de dents pour manger. Celui qui a été mûri (par l'initiation) et qui maintient les Samayas, et même s'il ne devait pas pratiquer les deux profondes phases, pourrait pourtant obtenir la réalisation au bout de seize renaissances. C'est ce qu'enseigne le bouddha. Moi même, qui suis ignorant et privé des yeux de la sagesse, parce que j'ai vu ceci enseigné dans les Tantras infaillibles, je prie chacun les mains jointes, de rechercher la transmission de pouvoir et de maintenir les Samayas." Se préserver de ces quatorze fautes racines est essentiel car l'on maintient ainsi l'essence de la voie et c'est la raison pour laquelle ce seul effort permet d'atteindre à la bouddhéité. Pour en résumer le sens, il convient d'éviter tout dénigrement du lama, tout rejet de l'esprit d'éveil, tout rejet de l'amour envers les êtres vivants, quels que soient leur religion ou leur genre masculin ou féminin, et toute saisie d'une caractéristique quelconque à l'égard des dharmas ou phénomènes perçus par les sens, qui sont dans leur nature propre et ultime dépourvus de toute réalité et vides de toute essence propre. Pour dire les choses autrement, il convient de s'abstenir de toute pensée conceptuelle affirmant une caractéristique de réalité ou d'irréalité au sujet des objets perçus. La plupart de ces fautes concernent une attitude mentale qui peut se traduire par des actes ou des paroles néfastes, mais qui souvent est seule constitutive de la faute. S'efforcer au respect de ces voeux racines constitue donc la pratique essentielle du pratiquant du Vajrayana car en les maintenant correctement il rassemble les causes de la réalisation. Dans ce cas, la pratique de la voie de méditation des deux phases de la création de la déité et sa résorption dans la vacuité, a un effet accélérateur sur son cheminement vers la réalisation. Dans le cas contraire, c'est à dire si ces voeux étaient rompus et qu'il n'y avait aucun effort envers leur rétablissement, pratiquer la méditation n'aurait alors aucun sens. En conclusion, il faut donc retenir premièrement que tous les pratiquants du Vajrayana prennent des voeux et des engagements au long de leur cheminement dans cette voie, car ils sont partie intégrante de toute initiation, et deuxièmement que ces voeux ne doivent pas être considérés comme un ajout superflu ou une étape déplaisante dont on aimerait se débarrasser au plus tôt, car ils constituent justement l'essence de la voie menant à la réalisation de l'état de bouddha. Pour une pratique fructueuse, chacun doit donc s'efforcer de les reconnaître et de les maintenir.